Introduction

Anna Simonetta Valenti | Texte intégral

Le Liban est un pays complexe, dont la littérature reflète à l’heure présente les apories, les contradictions et les blessures d’une histoire souvent traumatique, qui a marqué le tissu social en profondeur. Les écrivain.e.s et artistes libanais.e.s contemporain.e.s se sont souvent faits l’écho de tels traumatismes et de leurs conséquences, permettant ainsi la reconstitution d’une mémoire collective qui, le plus souvent, tend à déconstruire la narration officielle, ainsi que l’affirme Élias Khoury. Or, Charif Majdalani est l’un d’eux et, grâce à son œuvre, représente une figure majeure du panorama littéraire libanais contemporain. C’est pourquoi, au sein du colloque Fragments et reconstructions littéraires du Liban. Mémoires, représentations, identités, qui s’était tenu à l’Université de Parme en septembre 2023, on a consacré à cet auteur une place de choix, couronnée par sa participation. [...]

Comme une arabesque : l’écriture de Charif Majdalani

Simonetta Valenti | Texte intégral

L’œuvre romanesque de Charif Majdalani, encore en train de se faire, nous offre un kaléidoscope bariolé de différents pans de l’histoire du Liban. L’écrivain s’y plaît à reconstruire différentes époques par le biais de sa puissante imagination qui intervient librement sur les documents authentiques, dans une euphorie narrative s’exprimant en volutes et colimaçons, à la manière des conteurs orientaux. Par son écriture, Majdalani convoque alors sans cesse fresque historique et fresque sociale, culture classique et culture populaire, registre élevé et registre comique, Orient et Occident, dans une richesse foisonnante qui, comme dans une arabesque, tisse mille fils pour atteindre une harmonie inattendue, celle de la poésie.

Légendes et incertitudes dans Le dernier seigneur de Marsad de Charif Majdalani : Histoire et imaginaire

Bernadette Rey Mimoso-Ruiz | Texte intégral

La saga familiale libanaise que constitue Le Seigneur de Marsad de Charif Majdalani traverse plus d’un demi-siècle et se place sous la parole d’un narrateur à la fois extra et homodiégétique, témoin qui raconte des épisodes qu’il a lui-même vécus, d’autres qui lui ont été rapportés et qui se contredisent ou, le plus souvent, des situations qu’il imagine ou dont il n’est pas certain. Ces hésitations métaphorisent la part inventive que peut comporter l’Histoire pour combler les vides laissés par l’invisible qui anime sentiments, ambitions et tractations secrètes.
Majdalani met ainsi en lumière les ambigüités de l’Histoire du Liban, tout en dressant un tableau social fidèle où les rêves de puissance et de gloire, les alliances opportunistes, se doublent d’une aspiration aristocratique empreinte de vanité et de démonstration de richesse.
Ainsi, l’intrigue romanesque est-elle l’opportunité de décrire un Liban contradictoire qui lentement, par l’usure du temps, perd peu à peu son prestige et son illusoire unité et pose une nouvelle fois la complexité de saisir l’Histoire et de l’écrire

Héritage, territoire et mémoire dans les romans de Charif Majdalani

Mayssam Yaghi El Zein | | Texte intégral

Cet article cherche à analyser les rapports filiaux et la transmission intergénérationnelle dans les romans de Charif Majdalani, mis en relation avec les rapports de pouvoir et l’histoire du pays. Notre propos s’attachera à l’étude des représentations individuelles et familiales ancrées dans un territoire : comment ce territoire, qui sert de support à la mémoire, permet-il de rétablir l’histoire des lieux mise à mal par la guerre, les déplacements, les conflits sociaux ou l’oubli ? Comment la défaillance ou l’incapacité de l’héritier à assumer son rôle contribue-t-elle à l’effondrement d’un modèle de pouvoir ? Comment le roman devient-il un lieu de médiation où les destinées humaines se confondent avec les soubresauts de l’Histoire ? Enfin, nous confronterons les récits de renoncement à ceux de monopolisation afin de mieux comprendre les enjeux symboliques et complexes de la transmission.

Réflexivité et apories du roman au Liban : Maalouf, Mouawad et Majdalani

Michele Morselli | Texte intégral

L’article présente le roman francophone libanais comme espace de déconstruction des pratiques narratives à travers trois ouvrages : Les Désorientés (2012) d’Amin Maalouf, Anima (2012) de Wajdi Mouawad et Beyrouth 2020 (2020) de Charif Majdalani. À travers la mise en abyme d’écrivains et de manuscrits, le romanesque met en scène, par réflexivité, son propre échec à l’aune d’autres genres du discours (historiographie, autobiographie, journal). En même temps, l’effritement des structures narratives fait écho à la crise identitaire, collective et des individualités, marquant l’histoire récente du pays. Le texte envisage d’abord le rapport conflictuel entre Histoire et intrigue dans Les Désorientés ; ensuite, il se penche sur les relations entre autofiction et méta-narration dans Anima. Enfin, il présente l’échec de la notion même de récit à travers le journal intime de Beyrouth 2020.

De l’écriture du silence à la narration des sentiments vécus. Une lecture de l’œuvre de Georgia Makhlouf

Anna Paola Soncini Fratta | Texte intégral

L’article porte son regard sur l’œuvre de Georgia Makhlouf, écrivaine libanaise de langue française, dont le dernier roman, Pays amer, a paru en janvier 2025. Ses textes se fondent surtout sur des « éclats de mémoire » et donnent au silence (que l’exil et la guerre ont produit) le rôle fondamental de représenter la lutte quotidienne contre « l’expression sloganisée d’une non-pensée ». Ses romans recèlent un parcours qui va du refoulement à la compréhension, de la mort psychologique à la découverte d’une vie toujours possible. C’est la recherche constante d’un je toujours actif qui puise dans le passé la force d’un élan vers le futur.

Nadia Tuéni et ses « quatre appartenances » : fragmentation de la mémoire et apaisement du souvenir pluriel dans Juin et les Mécréantes

Sasha Auffret | Texte intégral

Juin et les Mécréantes, recueil de la poétesse libanaise francophone Nadia Tuéni, évoque la Guerre des Six Jours, et, par elle, les déchirures qui habitent la poétesse. Cet article cherche à révéler la manière dont cet événement historique sert l’édification d’un espace énonciatif cohérent porté par un sujet poétique dont la valeur cardinale est la paix. Dans une opposition entre l’unité d’un même arrière-pays incarné par le sujet énonciatif et sa diffraction en quatre appartenances prenant la forme de femmes de différentes confessions religieuses, Juin et les Mécréantes rejoue symboliquement la fracture interrelationnelle et communautaire qui a amené la pluralité des peuples composant le Moyen-Orient à se déchirer. Cet article s’intéresse à la manière dont la prééminence du virtuel, de l’allégorique ou du rêve dans le recueil enrichit une pensée de l’histoire meurtrie, ainsi qu’à ce qu’un tel dispositif poétique permet en termes d’apaisement malgré la fragmentation.

Nos longues années en tant que filles, de Hyam Yared, ou comment déniaiser l’histoire

Yves Chemla | Texte intégral

L’œuvre littéraire (poésie, romans) de Hyam Yared, vise en grande partie à faire entendre les paroles que les normes sociales, les habitudes ancrées, les paresses morales et les conformismes souvent abordés par leur ridicule, recouvrent d’une chape de silence. Les êtres sont rendus silencieux et à leur place ce sont des discours contrefaits qui occupent l’espace de l’interlocution. On étudie ici la manièrendont les fictions critiques de Hyam Yared visent à rendre lisibles les mutations sensibles et souvent mortifères de la réalité, altérations par lesquelles les êtres sont aliénés aussi bien dans l’espace de leur intimité que plus largement dans la plupart des contextes sociaux. On montre d’abord comment le dispositif est mis en œuvre dans les premiers romans. La narration chez Hyam Yared articule dans la même progression la mémoire et l’histoire au long cours, en particulier dans Nos longues années en tant que filles (2020) qui met en place un dispositif en apparence ludique, fondé sur les pratiques érotiques du BDSM (Bondage, Domination, Soumission, Masochisme).

Écrire l’histoire libanaise entre témoignage et fiction : les exemples contrastés de Charif Majdalani et Sabyl Ghoussoub

Annie Urbanik-Rizk | Texte intégral

L’histoire tragique du Liban, marqué par les souffrances autant que la résilience, est une quête protéiforme, aux stratagèmes littéraires diversifiés, du fait même de sa quasi-impossibilité.
A priori, le témoignage, l’outil le plus fiable de la littérature mémorielle est aussi le plus ambigu et le plus difficile à transmettre. C’est pourtant l’arme que choisit Charif Majdalani dans ses dernières œuvres après lui avoir donné une forme fictive dans L’Histoire de la grande maison. C’est le témoignage également qu’utilise Sabyl Ghoussoub dans Beyrouth-sur-Seine. Mais comme l’a souligné Paul Veyne, la vérité historique ne peut se passer de la fiction.
Charif Majdalani a usé avec maestria de l’imaginaire pour suggérer le passage de la grandeur d’un passé mythifié à la décadence, tout comme Sabyl Ghossoub use de l’enquête généalogique pour produire un roman familial. Seule l’expression d’une mythologie personnelle permet d’écrire l’Histoire paradoxalement, en révélant une vérité supérieure au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la nébuleuse du présent, de la subjectivité et des contradictions du réel.

L’Ici et l’Ailleurs dans le roman Beyrouth-sur-Seine de Sabyl Ghoussoub

Émilie Chammas Fiani | Texte intégral

La ville de Beyrouth a été évoquée dans les ouvrages de plusieurs écrivains francophones, parmi lesquels l’écrivain contemporain franco-libanais Sabyl Ghoussoub qui croit en la force libératrice de l’écriture. Dès lors, nous nous demandons quel est l’impact du plurilinguisme dans la littérature de ce jeune écrivain qui vit entre la France et le Liban. Dans quelle mesure sa plume parvient-elle à faire revivre et à garder intact, entre l’Ici et l’Ailleurs, tout un univers patriotique ayant vécu la guerre ?
Nous insisterons dans cet article sur les réflexions qu’engendre la lecture du roman Beyrouth-sur-Seine qui a mérité le Palmarès du prix Goncourt des Lycéens 2022 : la quête des origines, l’importance de la famille, le plurilinguisme et le lien France-Liban. De ce fait, le Liban qui représentait pour le narrateur un Ailleurs, se rapproche, par le biais de l’écriture, d’un Ici capable de révéler son identité perdue. L’écriture devient ainsi un moyen de retour aux origines. L’on apprend à se confronter, à tenter de découvrir l’autre face de Soi afin de mieux se comprendre et de comprendre l’Autre.

L’Histoire en marche : Mémoire urbaine et sonore de Beyrouth. Écouter la ville à travers la littérature et le cinéma

Marilyn Matar | Texte intégral

Cet article s’inscrit dans le cadre de la réflexion sur la reconstruction de la mémoire à la suite de la guerre civile libanaise (1975-1990) et des violences successives infligées à Beyrouth, culminant avec l’explosion du port en 2020. À travers une analyse des représentations de la ville dans la littérature et le cinéma, l’article s’arrête en particulier sur la question de la mémoire urbaine et sonore et sur les œuvres suivantes : L’Ombre d’une ville (1993) roman d’Elie-Pierre Sabbag, Panoptic (2017) film de Rana Eid, et Beyrouth 2020, Journal d’un effondrement (2020) de Charif Majdalani. Il s’agira de mettre en valeurs des motifs récurrents et d’examiner comment ces œuvres construisent, interrogent, et transforment la mémoire fragmentée de la ville.

La page en exil entre l’ici et l’ailleurs : Les cas de Charif Majdalani et Zeina Abirached

Giorgia Lo Nigro | Texte intégral

Cet article vise à analyser les représentations textuelles et graphiques du topos littéraire de l’exil dans Histoire de la Grande Maison (2005) de l’écrivain Charif Majdalani et Le Jeu des hirondelles : Mourir, partir, revenir (2007) de la bédéiste Zeina Abirached. Il s’agira plus particulièrement de montrer l’effet esthétique que la mobilisation thématique de l’exil a sur l’espace de la page à l’aide d’outils sémiotiques (Groensteen 1999 ; 2011) ainsi que de reconstruire des événements majeurs de l’Histoire du Liban. En effet, le rapprochement de ces romans nous permettra d’explorer les dynamiques historiques liées à l’exil dans deux périodes de l’Histoire du pays : l’écroulement de l’Empire ottoman, dans le cas de Majdalani, et la guerre civile libanaise, dans celui d’Abirached.

De la guerre civile à la guerre des langues dans la bande dessinée autobiographique de Zeina Abirached

Marine Meunier | Texte intégral

Illustratrice de bande dessinée franco-libanaise, Zeina Abirached est l’autrice d’une œuvre essentiellement autobiographique qui explore ses souvenirs d’enfance à Beyrouth, où elle est née en 1981, pendant la guerre du Liban (1975-1990). Alors qu’elle restitue avec précision toute référence à une époque révolue, son univers enfantin est habité par une tension entre, d’un côté, la profusion des souvenirs et, de l’autre, la difficulté, voire l’impossibilité, de représenter la guerre civile. Dans un premier temps, cet article met en avant les procédés utilisés pour exprimer l’inexprimable, et faire œuvre de témoignage malgré les difficultés relatives au travail de la mémoire et à la situation politique du Liban d’après-guerre. Dans un second temps, il se penche sur le dernier opus autobiographique en date de la bédéiste, Le Piano oriental (2015), dans lequel elle explore sa relation à ses deux langues maternelles, le français et l’arabe. L’objectif est de montrer qu’un conflit d’une autre nature, linguistique et symbolique, s’esquisse alors, venant déplacer et prolonger le travail d’introspection entrepris précédemment, pour faire émerger, à terme, de nouvelles facettes du conflit libanais. 

Échanges autour de l’écriture et de la création littéraire avec Georgia Makhlouf

Beatriz Cristina Mangada Cañas | Texte intégral

Cet entretien avec Georgia Makhlouf invite à découvrir les origines de son parcours d'écriture lié au journalisme et à la participation et postérieure animation d'ateliers d'écriture littéraire à Paris et à Beyrouth. La parole est donnée à celle qui écrit pour l'écouter parler de sa "venue à l'écriture", pour reprendre une expression chère à Hélène Cixous. À cette fin, un regard rétrospectif qui suit l'ordre chronologique de ses publications permettra de mieux comprendre l'avènement de ses textes et sa démarche d'écriture.